En bref — Lebanim est un service de récit autobiographique pour les familles juives francophones : on y raconte sa vie en français, à l'oral ou à l'écrit, et l'on en fait un récit bilingue français-hébreu — à lire à l'écran, ou imprimé et relié — à transmettre aux générations suivantes.

Chaque matin du mois d’Elloul, dans les synagogues, on sonne le chofar. Un son bref, un peu rauque, qui n’annonce aucune fête : il réveille. Elloul est le mois qui précède Roch Hachana, et la tradition lui a donné une tâche précise — le heshbon hanefesh, le compte de l’âme. De Roch Hodech Elloul à Yom Kippour, quarante jours durant — les quarante jours que Moïse passa sur le Sinaï —, on est invité à s’asseoir devant sa propre vie et à la regarder honnêtement.

C’est exactement ce que fait quelqu’un qui écrit son autobiographie. Et c’est pour cela qu’Elloul est le moment de l’année où cette question-là revient. Reste une question que l’on nous pose souvent, et qui mérite mieux qu’une réponse rapide : qu’est-ce qu’une autobiographie juive ? En quoi raconter sa vie quand on s’appelle Benhamou, Sitbon ou Rosenberg serait-il différent de le faire quand on s’appelle Dupont ?

Une vie juive ne se raconte jamais toute seule

Une autobiographie, au sens ordinaire, c’est un individu qui raconte son parcours : je suis né là, j’ai fait ceci, voilà ce que j’en pense. Le genre est né avec l’idée moderne que chaque personne est un monde, et que ce monde mérite d’être dit à la première personne.

La tradition juive fait quelque chose de plus subtil, et de plus audacieux. Une fois par an, à Pessah, elle demande à chacun de dire « je » à propos d’un événement qu’il n’a pas vécu : à chaque génération, chacun doit se voir comme s’il était lui-même sorti d’Égypte. Le récit personnel et le récit collectif y sont volontairement confondus. C’est peut-être la plus ancienne définition de l’autobiographie juive : on raconte sa propre histoire en racontant celle dont on vient.

Cela s’observe très concrètement dès qu’on fait parler quelqu’un. Demandez à une femme née à Constantine, ou à Cracovie, de raconter son enfance : elle vous parlera de sa mère et de ses sœurs, mais aussi de la rue, du quartier, du rabbin, de ce qu’on mangeait le vendredi soir, de la langue qu’on parlait à la maison et de celle qu’on parlait dehors. Ses souvenirs d’enfance sont inséparables d’un monde. Elle ne le fait pas exprès ; c’est ainsi que la mémoire est rangée chez elle.

Et les dates qui structurent sa vie ne sont pas seulement les siennes. Il y a son mariage et la naissance de ses enfants, bien sûr. Mais il y a aussi 1942 ou 1962 — selon d’où l’on vient —, l’année où l’on a fermé la maison ; 1967 et 1973, les années où l’on a écouté la radio en silence ; l’année où un frère est monté en Israël et où la famille s’est coupée en deux. Une autobiographie juive est toujours, un peu, un document d’histoire — et c’est précisément ce qui la rend précieuse pour ceux qui la liront.

Il y a une dernière chose, et c’est peut-être la plus importante. Beaucoup de gens hésitent à raconter leur vie parce qu’ils la trouvent trop ordinaire. « Je n’ai rien fait d’extraordinaire, je ne suis pas un personnage. » C’est le contraire qui est vrai. Les héros ont des biographes ; les familles, elles, n’ont que ce que les grands-parents ont bien voulu dire. Ce qui disparaît, ce ne sont pas les grands événements — ils sont dans les livres — mais la façon dont une famille précise les a traversés.

Entre la France et Israël, deux langues et une seule histoire

Il existe une difficulté propre à nos familles, et elle n’est pas sentimentale : elle est linguistique. Les parents et les grands-parents racontent en français. Une partie des petits-enfants a grandi à Jérusalem, Netanya ou Ashdod, et lit l’hébreu bien mieux que le français. Ils comprennent la langue de leur grand-mère quand elle parle, plus difficilement quand elle écrit.

Une autobiographie écrite en français seul n’atteint donc qu’une moitié de la famille. Il existe des cahiers magnifiques, remplis pendant des années, que les petits-enfants israéliens n’ouvriront jamais — non par indifférence, mais parce que quarante pages d’une écriture manuscrite française sont un obstacle réel. C’est un gâchis silencieux, et il est évitable.

D’où le choix qui fonde notre service : on raconte dans la langue où l’on pense, et on transmet dans les deux. La personne parle ou écrit en français, sans effort de traduction, sans chercher ses mots. Le livre, lui, est bilingue : français et hébreu en regard, page à page. Le petit-fils de Raanana lit la version hébraïque, la cousine de Sarcelles lit le français, et ils parlent du même passage au téléphone. Voir à quoi ressemble une double page bilingue se comprend mieux en la voyant qu’en la lisant décrite.

Une remarque de méthode, au passage. Traduire un récit de vie n’est pas traduire un mode d’emploi. Les noms de lieux, les plats, les surnoms, les formules qu’on disait à la maison — tout cela doit survivre au passage d’une langue à l’autre, sinon on obtient un texte correct et mort. C’est la raison pour laquelle la formule Prestige ajoute une relecture humaine : une machine seule traduit « be’ezrat Hachem » par « si Dieu le veut » — ce qui est exact, et qui perd tout : que la grand-mère le disait en hébreu, par réflexe, au milieu d’une phrase française. Un traducteur humain, lui, le laisse tel quel.

Elloul, ou le mois où l’on fait ses comptes

Revenons au chofar du matin. Pourquoi ce mois-là plutôt qu’un autre ?

Parce que le heshbon hanefesh et le récit de vie sont le même geste, accompli pour deux raisons différentes. Faire ses comptes, c’est reprendre l’année dans l’ordre, reconnaître ce qui a été, et le dire. Raconter sa vie, c’est reprendre soixante-dix ou quatre-vingts années dans l’ordre, reconnaître ce qui a été, et le dire. Le premier vise la réparation, le second la transmission ; mais on s’assoit de la même façon, et l’on découvre les mêmes choses.

Le nom même du mois porte cette idée. La tradition lit les lettres d’Elloul comme les initiales du verset du Cantique : ani lé-dodi vé-dodi li — je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi. C’est un mois de rapprochement, pas d’examen de passage. On ne raconte pas sa vie pour être jugé ; on la raconte pour être rejoint.

Et puis il y a une raison qui n’a rien de spirituel, et qu’il faut dire franchement : le temps ne joue pas pour nous. Les personnes capables de raconter Oran, Constantine, Tunis ou Varsovie de mémoire ont aujourd’hui soixante-quinze ou quatre-vingts ans. Elles sont chaque année moins nombreuses. Et la phrase qui revient le plus souvent, dans les familles, est toujours la même : « on se disait qu’on le ferait un jour ». Elloul est une bonne occasion de transformer ce « un jour » en une date.

Comment s’y prendre concrètement ? Pas en tendant un cahier vide à quelqu’un de quatre-vingt-cinq ans : la page blanche fait fuir, et c’est justement là que la plupart des projets s’arrêtent. On s’y prend par des questions, une à la fois, dans un ordre qui suit la vie. « Quel est votre premier souvenir ? » appelle une réponse ; « racontez votre vie » n’en appelle aucune. C’est aussi pour cela qu’on peut répondre à voix haute plutôt qu’écrire : parler reste facile à un âge où tenir un stylo une heure ne l’est plus.

Enfin, un conseil qui vaut pour tout le monde : ne commencez pas par la guerre, l’exil ou les deuils. Commencez par la cuisine, les odeurs, les jours de fête, le nom du chat. La mémoire s’ouvre par les petites portes, et les grandes portes s’ouvrent ensuite d’elles-mêmes. Nous avons détaillé cette approche dans un autre article, écrire les mémoires de ses parents juifs, qui s’adresse plutôt aux enfants qui veulent faire parler leur père ou leur mère.

Le chofar d’Elloul ne demande rien d’extraordinaire. Il demande de se réveiller et de regarder. Une autobiographie, au fond, ne fait pas autre chose — et elle a ceci de plus qu’elle laisse une trace pour ceux qui viendront après, et qui n’auront plus personne à qui poser la question.

Elloul est le mois du bilan. Lebanim vous accompagne, question après question, pour écrire votre autobiographie — à la voix ou au clavier, en français — et en faire un récit bilingue français-hébreu — à lire à l’écran, ou imprimé et relié — que vos enfants et vos petits-enfants pourront lire, en France comme en Israël. Le premier chapitre est offert.

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